Incertitude sur l’affaiblissement de la circulation océanique

[Le ralentissement de la circulation océanique, avec des conséquences supposées néfastes sur le climat de l'Europe a été et est encore un thème très médiatisé, tel qu'on peut voir dans le film "Le Jour d'Après ou dans le docu-fiction de la BBC intitulé "Une Prochaine Glaciation en Europe ?" dans un précédent billet]

Le récit Search and Discovery de Barbara Goss Levi (PHYSICS TODAY, Avril 2006, page 26) discute des preuves d'un affaiblissement de la circulation océanique et d'un possible lien avec le réchauffement global. La circulation de l'Océan Atlantique au niveau de la latitude 25° Nord a été utilisé comme un marqueur pour caractériser le transport de masse et de chaleur des tropiques jusqu'aux latitudes nord. La portion supérieure de cette tranche inclut le Gulf Stream qui est au moins partiellement responsable pour un climat doux en Europe. Un affaiblissement de la dérive méridionale atlantique et du Gulf Stream pourrait avoir la conséquence déplaisante d'un refroidissement du climat de l'Europe.


Représentation schématique de la circulation océanique de surface

L'article de Physics Today est basé sur l'analyse de la publication de Harry Bryden, Hannah Longworth et Stuart Cunningham,1 qui ont conclus que la dérive méridionale atlantique s'est ralentie d'environ 30% entre 1957 et 2004. Leurs travaux ont inspiré des spéculations que l'augmentation anthropique du dioxyde de carbone pourrait être responsable de l’affaiblissement du transport de chaleur depuis les tropiques et que un tel effet est détecté maintenant.

La conclusion d'une baisse de 30% de la dérive atlantique méridionale ne découle pas des données présentées par Bryden et ses coauteurs mais est basée sur un traitement incorrect des erreurs de mesures.

D'après Bryden et ses coauteurs, le débit en 1957 dans une couche moins épaisse que 1000m était de 22,9 ± 6 Sverdrups (1 Sv = 106 m3/s) comparé au débit de 14.8 ± 6 Sv en 2004. La valeur de ± 6 Sv représente une erreur non corrélée de chaque mesure. Bryden soustrait les 2 quantités et présente le résultat comme étant 8,1 ± 6 Sv (au lieu de 8,1 ± 12 Sv ou ± 8.5 Sv selon le caractère des erreurs), ce qui est un résultat incorrect.

C'est un mystère quant à savoir pourquoi une telle erreur a échappé à Levi et aux éditeurs et reviewers de l'article original [dans Nature]. La constatation d'un changement de 8,1 Sv est bien en dessous de l'incertitude des mesures. La conclusion correcte des données présentées par le papier de Bryden aurait dû être qu’aucun changement statistique significatif dans la dérive méridionale atlantique au niveau de 25° N n'a été détecté entre 1957 et 2004. Une telle conclusion est en accord avec des analyses antérieures d'à peu près les mêmes données (entre 1957 et 1999) par Alexandre Ganachaud et Carl Wunsch.2

Les recherches ont également échoué à détecter un quelconque ralentissement,3,4 et un des papiers 4 conclut que "il n'y a aucun signe qui montre une tendance au ralentissement de la dérive méridionale au cours de la décennie passée, contrairement aux suggestions récentes."

A la décharge de Bryden et ses coauteurs, je dois avouer un commentaire exprimé lors d'une communication personnelle que j'ai eue avec Bryden juste après que son papier soit publié dans Nature. L'article de Bryden tel qu'il a été soumis pour publication dans Nature incluait un point d'interrogation à la fin du titre, suggérant seulement une possibilité sur un éventuel ralentissement de la circulation. Sur l'insistance de l'éditeur, le point d'interrogation a été enlevé et le titre a été transformé en affirmation [Slowing of the Atlantic meridional overturning circulation at 25° N] ce qui a été à l'origine de tel remous.

par Petr Chylek (chylek@lanl.gov) Los Alamos National Laboratory, Los Alamos, New Mexico

References
1. H. L. Bryden, H. R. Longworth, S. A. Cunningham, Nature 438, 655 (2005) [MEDLINE].
2. A. Ganachaud, C. Wunsch, Nature 408, 453 (2000) [MEDLINE].
3. C. S. Meinen, M. O. Baringer, S. L. Garzoli, Geophys. Res. Lett. 33, L17610 (2006) [SPIN].
4. F. A. Schott, J. Fischer, M. Dengler, R. Zantopp, Geophys. Res. Lett. 33, L21S07 (2006) [SPIN].

Source

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1.  Murps | 11/03/2007 @ 20:30 Répondre à ce commentaire

« …Sur l’insistance de l’éditeur, le point d’interrogation a été enlevé et le titre a été transformé en affirmation… »

Voila comment on passe d’une hypothèse à une affirmation :

« Est-ce que par hasard… ? » devient « Il semblerait que… », puis
« il parait établi que… », devient »il est évident que… »
On termine par « il est parfaitement prouvé que… ».

Le tout est repris par les médias comme une vérité gravée dans le marbre.

En politique on désignerait ces méthodes par des noms d’oiseaux.
Mais on est théoriquement pas dans un sujet politique.
Enfin, théoriquement…

Murps

2.  Curieux | 19/10/2007 @ 12:50 Répondre à ce commentaire

Piqué dans « la Recherche » d’Octobre

Bryden et al annonçait un ralentissement de 30% de la circulation thermohaline à partir de relevé des navires entre 1957 et 2004, ce qui avait fait grand bruit à l’époque.
La même équipe montre que la circulation thermohaline supposé régulière est en fait trés variable. Cette fois le dispositif de mesure est imposant, fixe et va d’un côtés à l’autre de l’Atlantique (un an de mesures au niveau du 26 ème parallèle).
Ainsi :
Le flux total varie de 4,4 millions de M3 à 35,3 millions de M3 (x8) !
Et ce de manière brusque, la couche d’eau à 3,5° plonge de 700 m en 1 seul jour, la circulation moyenne, au même moment tourne brutalement au Nord et la couche la plus profonde qui était arrèté repart vers le Sud, gagnant 13 millions de M3 en quelques jours !

En conclusion, voilà un domaine supposé compris qui nous échappe complètement !
Mieux voilà que ce « pachydereme » supposé lent et placides et aussi imprévisible qu’une météo de demie-saison sous nos latitudes !

Et il existe des « scientifques » qui prédisent le climat à cent ans ? Il est urgent de leurs remplacer leurs ordinnateurs par des boules de cristales. C’est plus léger, transportable, moins chère et explicite sur la portée de la prestation !

3.  miniTAX | 19/10/2007 @ 14:09 Répondre à ce commentaire

Surtout qu’une boule de cristal, ça n’émet pas de carbone et ça a fait ses preuves depuis des générations 😉

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