Des pensées hérétiques sur la science et la société

[Une réflexion de fond captivante de Freeman Dyson sur le changement climatique]

Le sujet principal de cet exposé est le problème du changement climatique. C'est un sujet controversé, impliquant la politique et l'économie tout aussi bien que la science. La science est mélangée inextricablement à la politique. Tout le monde est d'accord pour dire que le climat est en train de changer mais il y a des opinions violemment divergentes quant aux causes du changement, aux conséquences du changement et aux éventuels remèdes. Je fais pour ma part la promotion d'une opinion hérétique.

Ma première hérésie consiste à dire que tout le battage autour du réchauffement global est grossièrement exagéré. Ici, je critique la confraternelle des experts en modèles climatiques et la foule des citoyens trompés qui croient aux nombres prédits par les modèles informatiques. Bien sûr, ils disent que je n'ai aucun diplôme en météorologie et que par conséquent, je ne serais pas qualifié pour en parler. Mais j'ai étudié les modèles climatiques et je sais ce qu'ils peuvent faire. Les modèles résolvent des équations de dynamique des fluides et ils font du bon boulot dans la description des mouvements des fluides de l'atmosphère et des océans. Ils sont très médiocres pour décrire les nuages, les poussières, la chimie et la biologie des champs, des exploitations agricoles et des forêts. Ils n'ont pas encore décrit le monde réel tel que nous vivons. Le monde réel est bien plus complexe et imprévisible et plein de choses que nous ne comprenons pas encore. C'est bien plus facile pour un scientifique de s'asseoir dans un bureau climatisé et de lancer des simulations informatiques que d'aller mesurer ce qui se passe réellement à l'extérieur dans les marécages ou dans les nuages. C'est pourquoi les experts en modèles climatiques finissent par croire à leur propre modèle.

Il n'y a aucun doute que certains endroits du globe se réchauffent mais le réchauffement n'est pas global. Je ne suis pas en train de dire que le réchauffement ne cause pas de problème. De toute évidence, ça en cause. De toute évidence, nous devrions essayer de mieux comprendre cela. Je suis en train de dire que les problèmes sont grossièrement exagérés. Cela détourne l'argent et l'attention des autres problèmes qui sont plus urgents et plus important, tels que la pauvreté, les maladies infectieuses, l'éducation et la santé publique, la préservation des espèces sur les continents et dans les océans, sans parler des problèmes facilement solubles tels que la construction à temps de digues adéquats autour de la Nouvelle Orléans.

Je vais discuter du problème du réchauffement global en détail parce que c'est intéressant, même si son importance est exagérée. Une des causes principales du réchauffement est l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère due à notre consommation de combustibles fossiles tel que le pétrole, le charbon ou le gaz. Pour comprendre les mouvements du CO2 dans l'atmosphère et la biosphère, nous devons faire beaucoup de mesures. Je ne veux pas vous embrouiller avec pleins de nombres alors je vais vous demander de vous souvenir juste d'un nombre. Ce nombre est 1 dixième de millimètre par an. Maintenant, je vais expliquer à quoi correspond ce nombre. Considérez la moitié de la surface émergée qui n'est pas un désert, recouvert de neige, une ville, une route ou autre surface asphaltée. Cette surface est recouverte d'une manière ou une autre de terre et de végétation. Chaque année, elle absorbe et convertit en biomasse une partie du CO2 que nous rejetons dans l'atmosphère. Biomasse signifie créatures vivantes, plantes, microbes et animaux et de la matière organique est laissée lorsque ces créatures meurent. Nous ne savons pas quelle est cette partie absorbée par la surface car nous n'avons pas mesuré l'augmentation ou la baisse de la biomasse. Le nombre que je vous demande de retenir est la hausse de l'épaisseur, moyennée sur la moitié de la surface émergée de la planète, due à  la biomasse qui se serait formée avec tout le carbone émis à partir des combustibles fossiles si tout était absorbé. Cette hausse moyenne est de 1 dixième de millimètre par an.

L'argument de ce calcul est le taux très favorable d'échange du carbone atmosphérique avec le carbone dans le sol. Pour stopper la hausse du carbone dans l'atmosphère, nous avons besoin de faire croître l'épaisseur de biomasse dans le sol de seulement 1 dixième de millimètre par an. De la bonne terre contient environ 10% de biomasse [Schlesinger, 1977], càd que 1 dixième de hausse de biomasse correspond à environ la croissance de 1 millimètre de sol. Les changements dans les pratiques de culture tel que la plantation sans labour permettent à la biomasse d'augmenter aussi vite que cela. Si nous plantons sans labourer le sol, plus de biomasse va dans les racines qui restent dans le sol et moins de CO2 va retourner dans l'atmosphère. Si nous utilisons le génie génétique pour mettre encore plus de biomasse dans les racines, nous pouvons probablement avoir une augmentation de terre fertile bien plus rapide. Je conclus à partir de ce calcul que le problème de CO2 dans l'atmosphère est un problème de gestion du sol, pas un problème de météorologie. Aucun modèle informatique de l'atmosphère et des océans ne pourrait espérer prédire la manière dont nous devrions gérer le sol.

Voici une autre pensée hérétique. Au lieu de calculer la moyenne mondiale de croissance en biomasse, nous pouvons préférer considérer le problème localement. Considérons un futur possible, avec la Chine qui continue de développer une économie industrielle basée largement sur le charbon et les Etats-Unis qui décident d'absorber les émissions résultantes en augmentant le taux de biomasse dans notre sol. La quantité de biomasse qui peut être accumulée dans les plantes vivantes est limitée mais il n'y a aucune limite sur la quantité qui peut être stockée dans le sol. Faire croître la biomasse dans le sol à une échelle massive peut ou ne peut pas être pratique, tout dépend de l'économie de l'agriculture et des forêts. C'est au moins une possibilité à considérer sérieusement, que la Chine pourrait devenir riche en brûlant du charbon tandis que les Etats-Unis deviennent écologiquement vertueux en accumulant la biomasse, avec le transport du carbone depuis des mines chinoises jusqu'aux Etats-Unis assuré gratuitement par l'atmosphère, le taux de carbone dans l'atmosphère demeurant constant. Nous devons tenir compte de telles possibilités quand nous examinons les prédictions au sujet du changement climatique et de l'usage des fossiles. Si la biotechnologie domine la planète au cours des 50 prochaines années, comme la technologie informatique a dominé les 50 dernières années, les règles du jeu climatique pourraient changer radicalement.

Quand j'observe les débats publics au sujet du changement climatique, je suis impressionné par les énormes lacunes dans nos connaissances, la rareté de nos mesures et la superficialité de nos théories. Beaucoup de processus de base de l'écosystème planétaire sont mal compris. Ils doivent être mieux compris avant que nous ne puissions avoir un diagnostic précis sur l'état de santé réel de notre planète. Quand nous voulons prendre soin d'une planète, tout comme avec un patient humain, la maladie doit être diagnostiquée avant d'être guérie. Nous devons observer et mesurer ce qui se passe réellement dans la biosphère plutôt que de nous fier à des modèles informatiques.

Tout le monde est d'accord pour dire que l'augmentation de l'abondance du CO2 dans l'atmosphère a 2 conséquences importantes, d'abord un changement dans la physique des échanges radiatifs dans l'atmosphère, ensuite un changement dans la biologie des plantes au niveau du sol et dans l'océan. Les opinions diffèrent sur l'importance relative des effets physiques et biologiques et sur la question si ces effets, pris individuellement ou ensemble, sont positifs ou négatifs. Les effets physiques sont observés dans les changements de précipitation, de couvert nuageux, de la vitesse du vent et de la température, qui sont habituellement rassemblés ensemble dans l'expression trompeuse : "réchauffement climatique". Dans l'air humide, l'effet du CO2 dans les échanges radiatifs est négligeable parce que cet effet est majoritairement occupé par le gaz à effet de serre bien plus important qu'est la vapeur d'eau. L'effet du CO2 est important là où l'air est sec et l'air est sec seulement quand il fait froid, principalement dans l'Arctique plutôt que dans les tropiques, plutôt dans les régions montagneuses que dans les basses terres, plutôt en hiver qu'en été et plutôt la nuit que le jour. Le réchauffement est réel mais son effet consiste essentiellement à rendre les endroits froids plus chauds, plutôt que les endroits chauds encore plus chauds. Représenter ce réchauffement localisé par une moyenne globale est trompeur.

La raison fondamentale pour laquelle le CO2 dans l'air est d'une importance critique pour la biologie est qu'il y en a si peu. Un champ de maïs en plein soleil à midi consomme tout le CO2 à 1 mètre du sol en 5 minutes. Si l'air n'est pas constamment remué par les courants de convection et le vent, le maïs s'arrêterait de croître. Environ un dixième de tout le CO2 dans l'air est converti en biomasse pendant l'été et restitué à l'atmosphère chaque automne. C'est pourquoi, les effets des combustibles fossiles ne peuvent pas être séparés des effets de la croissance et de la mort des plantes. Il y a 5 réservoirs de carbones qui sont biologiquement accessibles sur une échelle de temps courte, sans compter les carbonates sous forme de roche et les océans profonds qui ne sont seulement accessibles à des échelles de temps géologiques. Ce sont l'atmosphère, les plantes terrestres, le sol dans lequel croissent les plantes, la couche superficielle de l'océan dans laquelle les plantes océaniques croissent et nos réserves prouvées de fossiles. L'atmosphère est le plus petit réservoir et les combustibles fossiles le plus grand mais les 5 réservoirs sont de taille comparable. Ils interagissent fortement les uns avec les autres. Pour comprendre chacun d'entre eux, il est nécessaire de les comprendre tous.

Comme exemple de la manière dont les différents réservoirs de CO2 pourraient interagir, considérons l'atmosphère et le sol. Les expériences en serre montrent que beaucoup de plantes réagissent à un enrichissement en CO2 dans l'air en augmentant leur rapport racine/tige. Cela veut dire que les plantes font croître davantage leur racine par rapport à leurs feuilles et tiges. Ce changement est logique parce que les plantes doivent maintenir un équilibre entre les feuilles qui collectent le CO2 de l'air et les racines qui collectent les minéraux du sol. Une atmosphère enrichie modifie l'équilibre et oblige les plantent à fabriquer plus de racine. Maintenant, considérons ce qui se passe aux racines et aux feuilles quand la plante meurt et que les feuilles tombent. La nouvelle biomasse se dégrade et est consommée par les champignons ou microbes. Une partie retourne dans l'atmosphère et une partie est convertie en sol fertile. En moyenne, la partie au-dessus du sol retourne plus dans l'atmosphère et la partie dans le sol est davantage convertie en sol fertile. Ainsi, les plantes avec un plus grand ratio racine/tige vont permettre un plus grand transfert du carbone de l'air vers le sol. Si la hausse de CO2 atmosphérique due à la combustion des fossiles a provoqué une hausse du ratio racine/tige des plantes sur de grandes  surfaces, alors l'effet sur le réservoir sol pourrait ne pas être négligeable. Pour l'instant, nous n'avons aucun moyen de mesurer ou même de deviner l'ampleur de cet effet. La biomasse totale du sol de la Terre n'est pas une quantité mesurable. Mais le fait que cela ne soit pas mesurable ne signifie pas que ce n'est pas important.

A présent, nous ne savons pas si la biomasse du sol des USA augmente ou diminue. Dans le reste du monde, à cause de la déforestation à grande échelle ou de l'érosion, la biomasse du sol est probablement en train de diminuer. Nous ne savons pas si une gestion du sol intelligente pourrait augmenter la séquestration par le réservoir sol de 4 Gt de CO2/an, la quantité nécessaire pour stopper la hausse de CO2 dans l'air. Tout ce que nous pouvons dire à coup sûr est que cela est une possibilité théorique à explorer sérieusement.

Océans et Ages glaciaires

Un autre problème à considérer sérieusement est une hausse lente du niveau de la mer qui pourrait devenir catastrophique si ça continue à accélérer. Nous avons des mesures précises du niveau de l'océan qui remontent à 200 ans. Nous observons une hausse constante depuis 1800 jusqu'à nos jours, avec une accélération durant les 50 dernières années. La majorité pense que cette récente accélération est due aux activités humaines car elle coïncide dans le temps avec la hausse rapide de CO2 dans l'air. Mais la hausse entre 1800 et 1900 n'est probablement pas due aux activités humaines. L'activité industrielle au 19e siècle n'était pas d'ampleur suffisante pour avoir des effets mesurables sur le globe. Par conséquent, une grosse part de la hausse observée doit être due à d'autres causes. Une cause possible est un réajustement lent de la croûte terrestre suite à la disparition des calottes glaciaires à la fin de l'âge glaciaire il y a 12 mille ans. Une autre cause possible est la fonte à grande échelle des glaciers qui a également commencé bien avant que l'influence humaine sur le climat ne devienne significative. Encore une fois, nous avec un danger écologique dont l'ampleur ne peut pas être prédite tant que nous n'en connaissons pas les causes [Munk, 2002].

La cause probable la plus alarmante d'une hausse rapide du niveau de la mer est la désintégration rapide des glaciers de l'Antarctique Ouest, endroit de l'Antarctique où la base de la glace est bien en dessous du niveau de la mer. Les eaux chaudes en bordure de l'Antarctique pourraient avoir érodé les glaciers par en dessous et entraîner leur effondrement dans l'océan. Si tout l'Ouest Antarctique se désintégrait rapidement, le niveau de la mer pourrait s'élever de 5 mètres avec des conséquences désastreuses sur des milliards de personnes. Cependant, des mesures récentes ont montré qu'il ne diminue pas en volume suffisamment vite pour contribuer de manière significative à la hausse actuelle du niveau de la mer. Il apparaît que le réchauffement des eaux dans la région Antarctique provoque une hausse de neige en surface des glaciers qui compense la perte de glace due à l'érosion aux bords. Les mêmes changements, hausse de la fonte en bordure et hausse de chutes de neige qui ajoute de la glace par le haut sont observés aussi au Groenland. De plus, il y a une hausse de neige sur la partie Est de l'Antarctique, qui est bien plus grande, plus froide et qui ne risque nullement de fondre. Ceci est une autre situation où nous ne savons pas beaucoup si les changements environnementaux sont dus aux activités humaines ou si c'est dû à la variabilité naturelle à long terme sur laquelle nous n'avons aucun contrôle.

Un autre danger écologique qui est encore plus mal compris est la probabilité d'un nouvel âge glaciaire. Celui-ci voudrait dire que la moitié de l'Amérique du Nord et de l'Europe serait recouverte d'une épaisse couche de glace. Nous savons que cela est un cycle naturel qui se produit tout au long des 800.000 dernières années. La durée d'un cycle est de 100.000 ans. A chaque période de 100 mille ans, il y a un âge glaciaire qui dure environ 90 mille ans et une période interglaciaire qui dure environ 10 mille ans. Nous sommes actuellement dans une période interglaciaire chaude qui a commencé il y a 12 mille ans donc l'arrivée d'un prochain âge glaciaire aurait déjà dû se produire. Si l'activité humaine n'avait pas perturbé le climat, un nouvel âge glaciaire pourrait déjà avoir commencé. Nous ne savons pas répondre à la question la plus importante : est-ce que notre activité humaine en général, et notre utilisation du combustible fossile en particulier, rend le déclenchement du prochain âge glaciaire plus probable ou moins probable ?

Il y a de bons arguments de part et d'autre de cette question. D'un côté, nous savons que le niveau de CO2 dans l'atmosphère était bien plus bas pendant les âges glaciaires que pendant les interglaciaires, donc il est raisonnable de s'attendre à ce qu'un niveau artificiellement haut de CO2 puisse empêcher l'entrée dans un nouvel âge glaciaire. De l'autre, l'océanographe Wallace Broecker [Broecker, 1997] a avancé que le climat chaud actuel en Europe dépend de la circulation océanique, avec le Gulf Stream remontant vers le nord et emmenant de la chaleur vers l'Europe et avec un courant inverse d'eau froide qui renvoie par l'océan profond de l'eau froide vers le sud. Donc un nouvel âge glaciaire pourrait démarrer dès que ce courant froid profond est interrompu, ce qui pourrait arriver si l'eau de surface en Arctique devient moins salée et ne plonge pas. Et l'eau pourrait devenir moins salée quand un climat chaud entraîne plus de précipitation sur l'Arctique. Ainsi, Broecker affirme qu'un climat chaud en Arctique pourrait paradoxalement provoquer un retour d'un âge glaciaire. Comme nous sommes confrontés à 2 arguments plausibles avec des conclusions opposées, la seule réponse rationnelle est d'admettre notre ignorance. Jusqu'à ce que les causes des âges glaciaires ne soient comprises, nous ne pouvons pas savoir si une augmentation du CO2 atmosphérique augmente ou diminue le danger.

Le Sahara humide

Ma deuxième hérésie concerne également le changement climatique. C'est au sujet du mystère du Sahara humide. C'est un mystère qui m'a toujours fasciné. En de nombreux endroit du désert du Sahara qui est à présent aride et non habité, nous trouvons des peintures sur des rochers montrant des humains avec des troupeaux d'animaux. Ces peintures sont nombreuses et certaines d'entre elles sont d'une grande qualité artistique, comparables aux fameuses peintures rupestres en France et en Espagne. Les peintures du Sahara sont plus récentes que les peintures rupestres. Elles sont variées en style et ont été probablement peintes sur une période de plusieurs milliers d'années. Les dernières d'entre elles montrent des influences égyptiennes et pourraient être contemporaines des premières peintures trouvées dans les tombes égyptiennes. Les plus belles peintures de troupeaux datent d'environ 6 mille ans. Elles sont une preuve que le Sahara à cette époque-là était humide. Il y avait suffisamment de pluie pour nourrir des troupeaux de vaches et de girafes. Il y avait également des hippopotames et des éléphants. Le Sahara de l'époque devrait être semblable au Segenreti de maintenant.

Au même moment, il y a environ 6 mille ans, il y avait des forêts de plantes annuelles en Europe du Nord, là où il n'y a plus que des conifères maintenant, ce qui prouve que le climat dans le grand Nord était plus doux que maintenant. Il y avait également des forêts dans les vallées montagneuses de Suisse aux endroits maintenant occupés par les fameux glaciers. Les glaciers qui reculent actuellement étaient déjà bien moins étendus il y a 6 mille ans.
Il y a 6 mille ans, le climat était dans la période la plus chaude et la plus humide de l'interglaciaire qui a commencé il y a 12 mille ans quand le dernier âge glaciaire s'était terminé. J'aimerais poser 2 questions. La première, si on laissait se continuer l'augmentation de CO2 atmosphérique, est ce que nous aurions le même climat qu'il y a 6 mille ans quand le Sahara était humide ? La seconde, si nous devions choisir entre le climat de maintenant avec un Sahara aride et celui d'il y a 6 mille ans où le Sahara humide, est ce que nous préférerions le climat actuel ? Ma seconde hérésie est de répondre oui à la première question et non à la seconde. Elle dit que le climat chaud il y a 6 mille ans avec un Sahara humide est préférable et qu'augmenter le CO2 dans l'atmosphère pourrait le ramener. Je ne dis pas que cette hérésie est vraie. Je dis seulement que cela ne nous fait aucun mal d'y réfléchir.

La biosphère est la chose la plus compliquée de tout ce que l'humain ait à traiter. La science de l'écologie planétaire est encore jeune et sous-développée. Ce n'est pas étonnant que des experts honnêtes et bien informés puissent être en désaccord sur des faits. Mais au-delà du désaccord sur les faits, il y a une dissension encore plus profonde sur les valeurs. La dissension sur les valeurs pourrait être décrit de manière simpliste comme un désaccord entre naturalistes et humanistes.

Les naturalistes pensent que la Nature sait ce qui est le mieux. Pour eux, le plus important est de respecter l'ordre naturel des choses. N'importe quelle intrusion de l'homme dans l'environnement naturel est mal. L'utilisation excessive des combustibles fossiles est mal. Changer les déserts, que ce soit le Sahara ou les déserts marins, en écosystèmes gérés où les girafes ou les saumons prospèrent est tout aussi mal. La Nature sait ce qui est le mieux et quoi que nous puissions faire pour l'améliorer ne peut qu'amener des ennuis.

Les humanistes croient dès le départ que l'homme est une part essentielle de la nature. A travers l'esprit humain, la biosphère a acquis la capacité de diriger sa propre évolution et maintenant, nous tenons les commandes. L'homme a le droit et le devoir de reconstruire la nature pour que que lui et la biosphère puissent tous deux survivre et prospérer. Pour les humanistes, le plus important est la coexistence harmonieuse entre les humaines et la nature. Le plus grand mal est la pauvreté, le sous-développement, le chômage, la maladie et la faim, toutes les conditions qui privent l'homme des opportunités et limitent sa liberté. L'éthique humaniste considère l'augmentation du CO2 dans l'air comme un faible prix à payer si le développement industriel à l'échelle mondiale peut supprimer la misère de la moitié pauvre de l'humanité. L'humaniste accepte notre responsabilité dans l'évolution de la planète.

Le conflit le plus aigu entre les éthiques naturalistes et humanistes se trouve dans la réglementation sur l'ingénierie génétique. Les naturalistes condamnent les cultures transgéniques et autres projets d'ingénierie génétique qui pourrait bouleverser l'écologie naturelle. Les humanistes espèrent un futur proche où les cultures transgéniques pour l'alimentation et l'énergie vont apporter de la richesse aux populations pauvres dans les pays tropicaux et accessoirement nous donner des outils pour contrôler le taux de croissance du CO2 dans l'air. Ici, je dois confesser mon propre biais. Comme j'étais né et éduqué en Angleterre, j'ai passé mes années d'études dans un endroit d'une grande beauté et d'une richesse écologique presque entièrement créées par l'homme. L'écologie naturelle de l'Angleterre est constituée de forêts ininterrompues et plutôt monotones. L'homme a remplacé les forêts par des paysages artificiels de prairies et de landes, de champs et de fermes avec une variété bien plus grande de plantes et d'animaux. Assez récemment, il y a seulement environ 1.000 ans, nous avions introduit le lapin, une espèce non native qui a eu un effet profond sur l'écologie. Les lapins ont ouvert des espaces dans les forêts où les plantes à fleur prospèrent maintenant. Il n'y a pas de nature sauvage en Angleterre et pourtant, il y a amplement de la place pour les fleurs, oiseaux, papillons sauvages aussi bien que pour une grande densité d'humains. Peut-être est ce la raison pour laquelle je suis humaniste.

Pour conclure cet exposé, j'en viens à ma troisième et dernière hérésie. Ma dernière hérésie dit qu'il reste moins d'un siècle aux Etats-Unis en tant que première nation. Depuis que les états-nations modernes ont été inventés aux alentours de 1500, une succession de pays avait pris ce rôle, d'abord l'Espagne, puis la France, la Grande Bretagne et l'Amérique. Chaque tour dure environ 150 ans. Le nôtre a commencé en 1920 donc devrait se terminer en 2070. La raison pour laquelle chaque première puissance décline est qu'elle devient écartelée, militairement, économiquement et politiquement. De plus en plus d'efforts sont nécessaires pour maintenir la position de numéro un. Finalement, la sur-extension devient tellement extrême que la structure finit par s'effondrer. D'ores et déjà, nous voyons dans la posture américaine actuelle des signes clairs d'une sur-extenstion. Qui sera la prochaine première nation ? La Chine est un candidat évident. Après, cela pourrait être l'Inde ou le Brésil. Nous devrions nous demander non pas comment vivre dans un mode dominé par l'Amérique mais comment se préparer à un monde non dominé par l'Amérique. Cela pourrait être le problème le plus important à résoudre pour la prochaine génération d'Américains. Comment un peuple qui se croit numéro un va-t-il céder le pas gracieusement pour devenir numéro deux ?

Je dis à la prochaine génération de jeunes étudiants, qui va vivre la prochaine moitié de ce siècle que la mauvaise fortune va arriver. Leur précieux doctorat, dans quelle que spécialité que ce soit et malgré les longues années qu'ils ont investies pour l'acquérir pourrait valoir moins que ce qu'ils pensent. Leur formation spécialisée pourrait devenir obsolète. Ils pourraient se retrouver sur-qualifiés pour les emplois disponibles. Ils pourraient être déclarés redondants. Le pays et la culture auxquels ils appartiennent pourraient changer radicalement. Mais ces mauvaises fortunes sont également des opportunités. C'est toujours possible pour eux de rejoindre les hérétiques pour trouver une autre manière de gagner leur vie. Avec ou sans un doctorat, il y a de gros et importants problèmes à résoudre pour eux.

Je ne vais pas essayer de résumer les leçons que mes lecteurs pourraient retirer de ces hérésies. La leçon principale que je voudrais leur transmettre est que le futur à long terme n'est pas prédéterminé. Le futur est dans leurs mains. Les règles du jeu de l'histoire changent de décennie en décennie de manière imprévisible. Toutes nos inquiétudes à la mode et nos dogmes dominants vont probablement être obsolètes dans 50 ans. Mes hérésies vont probablement être obsolètes. C'est à eux de trouver de nouvelles hérésies pour leur guider vers un futur rempli d'espoir.

Freeman Dyson est professeur de physique à Princeton. Ses centres d'intérêt professionnels sont les mathématiques et l'astronomie. Il a publié de nombreux livres : Disturbing the Universe, Infinite in All Directions Origins of Life, From Eros to Gaia, Imagined Worlds, and The Sun, the Genome, the Internet, le plus récent étant Many Colored Glass: Reflections on the Place of Life in the Universe

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1.  gilles Couturier | 19/08/2007 @ 16:35 Répondre à ce commentaire

Tout à fait étonnant, un humaniste faisant une analyse de la composition de l’athmosphère habilement étayée, et la décomposition de l’Histoire humaine réellement covaincante…alors qu’il est spécialisé en mathématiques et en astronomie ! La question que j’aimerais lui poser, est :  » Comment et où l’homme peut-il survivre à 100.000 ans de glaciation…?

2.  Frédéric, admin skyfall | 19/08/2007 @ 17:35 Répondre à ce commentaire

Bonjour,
J’en profite pour préciser que Dyson est physicien théoricien et non mathématicien et astronome même s’il apporté des contributions importantes à ces 2 domaines (cf wikipedia pour sa bio). Et à la question de la survie de l’homme à la glaciation, il risque de vous répondre par : utilisez la sphère de Dyson 😉

3.  thidgr | 20/08/2007 @ 10:40 Répondre à ce commentaire

Je retiens que « c’est un problème de gestion des sols ».

Cela me semble tout à fait pertinent.
Et c’est malheureusement très rarement évoqué.

4.  Douar | 21/08/2007 @ 16:37 Répondre à ce commentaire

Les changements dans les pratiques de culture tel que la plantation sans labour permettent à la biomasse d’augmenter aussi vite que cela. Si nous plantons sans labourer le sol, plus de biomasse va dans les racines qui restent dans le sol et moins de CO2 va retourner dans l’atmosphère.

C’est la technique dite « TCS » techniques culturales simplifiées, pronant le non labour. Il est aujourd’hui mis en avant contre le RC car il aurait la vertu d’augmenter la biomasse (l’humus si vous préférez) du sol. Mais c’est très contestable, car c’est vrai sur une profondeur de 10 cm, mais sur 30-40 cm (profondeur de labour), la quantité de biomasse est la même. Sans compter les problèmes que ça implique sur la contamination fongique des sols. En tout cas, c’est un bel exemple d’une technique qui essaie de surfer sur la vague de la lutte contre le RC.

5.  miniTAX | 21/08/2007 @ 17:06 Répondre à ce commentaire

Ca s’appelle le semis sous couvert et c’est pratiqué déjà à grande échelle depuis 20 ans en Amérique du Nord, au Brésil, en Australie car ça permet, entre autres avantages, d’augmenter la matière organique (l’humus) dans le sol.
On n’a pas attendu l’hystérie du RC pour s’y mettre même si pour obtenir budget d’étude et subventions, il est de bon ton d’y coller le label RC (mais ça, c’est valable tout aussi bien pour l’étude de l’hormone du criquet ou la reproduction des écureuils que pour la recherche agronomique).

6.  gorsky | 25/08/2007 @ 17:11 Répondre à ce commentaire

Ses prédictions sur la fin de la domination américaine sont sensées cependant ceux ou celui qui leur succèderont sont encore loin d’atteindre le niveau actuel des US, et ceci, dans tous les domaines qui permettent une telle hiérarchie (économique, culturel, technologique et enfin militaire).

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