Jan Egeland : au Sahel, le changement climatique est déjà une réalité

[Témoignage d'un fonctionnaire de l'ONU sur l'impact du réchauffement climatique sur la "sécheresse au Sahel", où l'on apprend finalement qu'il y pleut plus mais seulement sous forme de pluies catastrophiques et non bienfaisantes]

Jan Egeland, conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies, actuellement en déplacement au Sahel, nous livre son journal de voyage. Sécheresse persistante, anomalies climatiques, baisse du débit du Niger, conflits armés pour les ressources, présence de trafiquants colombiens : au coeur de l’Afrique, de Ouagadougou à Tombouctou, la mondialisation et le changement climatique sont à l’oeuvre et fragilisent les pays qui sont parmi les plus deshérités de la planète.

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Jan Egeland, conseiller spécial du Secrétaire
Général des Nations Unies sur les conflits

« Un débat très académique est en cours actuellement en Europe : on se demande encore si "le climat est déjà en train de changer" et si "le changement climatique est visible aujourd’hui". Ici, au Burkina Faso, ce débat n’a pas lieu, parce que les conséquences parlent déjà d’elles-mêmes ».

« Bien que nous ayons passé la journée [du 2 juin] à rencontrer les représentants du gouvernement et le personnel des Nations Unies, cela m’a ouvert les yeux, surtout les discussions que j’ai eues avec les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement. Tous ceux que j’ai rencontrés m’ont donné une kyrielle d’exemples de la manière dont tout ce qui a à voir avec le climat et les précipitations au Burkina Faso a atteint des extrêmes ces 10 dernières années ».

Le changement climatique
au Burkina Faso ne se traduit
pas par une réduction des
précipitations, mais par leur
plus grande imprévisibilité

« Le changement climatique au Burkina Faso ne se traduit pas par une réduction des précipitations, mais par leur plus grande imprévisibilité. Et le climat général est devenu bien plus extrême dans sa manière de se manifester : la chaleur, le froid, les hauts et les bas en matière de précipitations ».

« Les populations ne peuvent pas prédire quand la pluie va tomber. Et quand elle tombe, il pleut des cordes. L’année passée, le Burkina Faso a enregistré huit précipitations de plus de 150 millimètres : cela veut dire qu’il y a eu huit inondations dévastatrices dans une période de quatre mois ».

« L’alternative aux inondations est, en fait, une absence de précipitations : c’est tout ou rien, et dans tous les cas, cela se traduit par une crise, de façon complètement imprévisible, pour des populations qui comptent parmi les plus pauvres du monde ».

« J’ai appris aujourd’hui que dans des régions où il ne pleuvait auparavant jamais, les populations enterraient leur argent dans la terre pour le conserver, n’ayant pas accès aux banques. Or, l’année dernière, lorsque des pluies torrentielles se sont abattues sur certaines de ces régions, la terre s’est transformée en bourbier et l’argent [enterré] a été emporté par les eaux de crue, avec les maisons des habitants et le reste de leurs biens ».

L’alternative aux inondations est,
en fait, une absence de précipitations
c’est tout ou rien, et dans tous les cas,
cela se traduit par une crise, de
façon complètement imprévisible

« [Cette anecdote] est un bon exemple de la bizarrerie des nouvelles réalités auxquelles les populations de ce pays se trouvent confrontées à mesure qu’elles se trouvent aux prises avec des conditions climatiques qu’elles n’avaient jamais connues jusqu’ici ».

« Une autre retombée importante concerne l’agriculture, bien sûr. Les habitants plantent au moment où la pluie doit commencer à tomber, et puis, rien ne tombe, ou bien les pluies sont très peu abondantes, alors les pousses finissent par se dessécher et mourir. Et puis soudain, de violentes averses s’abattent, qui provoquent une inondation et tout est emporté par les eaux ».

« Ce qui m’a également ouvert les yeux, aujourd’hui, ç’a été de prendre connaissance des statistiques qui m’ont été présentées par le gouvernement, et selon lesquelles le Burkinabè moyen émet 0,38 tonne de CO² par an. Le Chinois moyen en émet 10 fois plus, un Britannique 30 fois plus et les Américains 75 fois plus par habitant ».

« Et de découvrir que le Burkina Faso émet en tout 4,5 millions de tonnes de CO² par an, tandis que le Canada en déverse 747 millions de tonnes, pour une population à peu près équivalente ».

« Cela illustre un problème moral important : ceux qui ne contribuent pas au réchauffement climatique font les frais des changements que ce phénomène engendre, tandis que ceux qui l’ont causé s’en sortent bien. En d’autres termes, les pays du nord commettent des meurtres en toute impunité ».

« La situation est-elle désespérée ? Absolument pas. Les membres du gouvernement et des Nations Unies que j’ai rencontrés ici aujourd’hui m’ont fait clairement comprendre que le Burkina Faso avait besoin d’investissements. Le pays pourrait produire bien plus de vivres, s’il recevait de l’aide sous forme de semences, d’engrais et de systèmes d’irrigation plus performants, en plus grande quantité ».

« Le ministre des Affaires étrangères a expliqué que le pays avait également besoin d’aide en matière de production d’énergie et de reforestation. Je vais m’efforcer de trouver, dans les prochains jours, des exemples concrets de solutions possibles ».

« Malheureusement, ce qu’on m’a fait remarquer à juste titre, c’est qu’à ce jour, les palabres sont allés bon train sur l’aide à apporter aux pays en voie de développement pour leur permettre de faire face au changement climatique, mais que ces paroles ne se sont guère traduites en actes ».

« [Les gens] sont désillusionnés, et c’est vraiment honteux, parce qu’ils n’ont rien fait pour se mettre dans une telle situation, et nous qui avons causé ce problème en ignorons les conséquences parce qu’elles ne nous concernent pas ».

Source

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1.  john-deum | 9/06/2008 @ 9:46 Répondre à ce commentaire

Si je comprends bien les chiffres de production agricole du ministère de l’agriculture du Burkina ( http://agristat.bf.tripod.com/.....ristat.zip et http://agristat.bf.tripod.com/.....nieres.zip ), ils ne semblent pas concorder avec le pessimisme du discours de ce politique pour la période 1984/2006.

Si c’est le cas, je trouverais particulièrement sordide l’exploitation par ce politique de la situation certainement précaire des cultivateurs burkinabés.

2.  miniTAX | 9/06/2008 @ 10:38 Répondre à ce commentaire

Bien sûr que la production agricole dans le Sahel a augmenté parce que la région reverdit depuis 20 ans. Mais ils ne vont pas se tirer une balle dans les pieds en disant que le « changement climatique » a été bénéfique. Alors ils disent que le temps est détraqué et que les pluies tombent pas comme il faut (hi hi) comme ça, personne ne peut vérifier.

S’il n’y a pas de problème, il n’y a pas de subvention. Pas fous les Burkinabais.

3.  laurent | 9/06/2008 @ 20:58 Répondre à ce commentaire

C’est marrant… cette histoire de pognon enterré et emporté par les inondations, on me l’a déjà raconté en 85…
Année ou j’ai d’ailleurs connu un déluge d’anthologie… 250mm de pluie en 4 heures… et du coup bloqué 3 jours en brousse…

Tout ce que les Burkinabés (pas Burkinabais miniTAX 😉 ) ont raconté à Jan est vrai… ils ont juste omis de dire que cela c’est toujours déroulé comme cela (régime de mousson oblige…)
Et ce qu’ils ont aussi omis de dire, c’est que s’ils plantent quelques champs sur les premières pluies (vers mi-Mai) en espérant que cela tienne pour faire du surplus, ils plantent aussi sur les épisodes de pluies suivants (les semis se font jusqu’à fin Juin/ début Juillet).
Le but du jeu est de répartir les risques. Dans le pire des cas, seuls les derniers semis de fin Juin donneront (et dans ce cas, juste de quoi assurer l’auto-subsistance jusqu’à la prochaine saison des pluies).

4.  Marot | 9/06/2008 @ 21:14 Répondre à ce commentaire

« J’ai appris aujourd’hui que dans des régions où il ne pleuvait auparavant jamais, les populations enterraient leur argent dans la terre pour le conserver, n’ayant pas accès aux banques.

Le rigolo onusien trouve des populations qui vivaient sans eau.

Il est fort non ?

Le bizarre c’est bien lui.

Rappels :

Le Burkina Faso possède un climat tropical de types soudano-sahélien ( caractérisé par des variations pluviométriques considérables allant d’une moyenne de 350 mm au Nord à plus de 1000 mm au Sud-ouest) avec deux saisons très contrastées : la saison des pluies avec des précipitations comprises entre 300 mm et 1200 mm et la saison sèche.

Une référence : http://www.eieretsher.org/IMG/pdf/SST08_4.pdf
Variabilité du climat du Burkina Faso au cours de la seconde moitié du XXe siècle

Complément : les inondations ont eu lieu en septembre 2007, l’ONU n’a pas levé le petit doigt et le bonhomme arrive neuf mois trop tard.

5.  miniTAX | 9/06/2008 @ 21:46 Répondre à ce commentaire

Le but du jeu est de répartir les risques.

@Laurent,
J’ai plutôt l’impression que le but ici est de planter des bobards bien grasses dans la tête du fonctionnaire de l’ONU pour récolter des subventions. Et le réchauffement climatique, c’est le grigri magique dans l’histoire.

6.  Charles II | 9/06/2008 @ 22:17 Répondre à ce commentaire

Etre représentant de l’ONU me semblait une profession intéressante et variée; je m’intéressai donc particulièrement aux différents articles qui décrivaient les profils de ces intervenants.
Au vu de mes différentes lectures, il apparait clairement que « être un parfait crétin » s’impose comme la compétence principale et indispensable de ce type de poste.

7.  Abitbol | 9/06/2008 @ 22:40 Répondre à ce commentaire

J’imagine que ce genre de poste est réservé à des fonctionnaires qui ont rendu quelques services dans leur pays, ou bien qui ont de sérieuses relations… ils sont ainsi récompensés (gros salaires, avantages fiscaux, avantages en nature, etc.)
Et bien entendu, il n’existe pratiquement aucune idée de rendement pour ces postes.
Par exemple : qui contrôle le « travail » M. Jan Egeland ? comment évalue-t-on ses rapports ?

8.  dem | 9/06/2008 @ 22:44 Répondre à ce commentaire

Les états des nations concernées vont probablement profiter de l’aubaine RC pour réclamer des aides financiaires dont les populations ne verront pas (forcément) la couleur. Ce qui pourrait s’avérer grave, c’est que lesdites populations croient dur comme fer que les Blancs sont responsables de cette météo si ravageuse (au diable ce que racontent les traditions orales), parce que c’est ce qui pourrait leur être officiellement communiqué, histoire de pondre une Victime émissaire, à peu de frais pour le coup…

9.  miniTAX | 9/06/2008 @ 23:03 Répondre à ce commentaire

@7 l’ONU aurait pu s’adjoindre les services d’experts comme Laurent pour conseiller son envoyé spécial. Il lui aurait appris que l’histoire des billets enterrés emportés par les inondations est un beau canular destinés aux blancs qui vont la première fois dans la brousse.

Pour une fois qu’elle tombe sur un expert de terrain, il faut en profiter.

10.  laurent | 9/06/2008 @ 23:46 Répondre à ce commentaire

Ce n’est pas vraiment un canular… C’est juste le truc classique de l’histoire drôle qu’on personnalise et qui fait le tour de toutes les dolotières pour amuser le monde.

P.S. Je suis burkinabé.

11.  jmr | 10/06/2008 @ 21:11 Répondre à ce commentaire

« [Cette anecdote] est un bon exemple de la bizarrerie des nouvelles réalités auxquelles les populations de ce pays se trouvent confrontées à mesure qu’elles se trouvent aux prises avec des conditions climatiques qu’elles n’avaient jamais connues jusqu’ici ».

C’est bien connu, les populations autochtones savent prédire le temps longtemps à l’avance grâce par exemple aux dictons « Noël au balcon, Pâques aux tisons » et maîtrisent de ce fait parfaitement leur production année après année.
On se demande pourquoi Météo France achète des ordinateurs si chers et si puissants au lieu d’embaucher un berger des Landes, nettement moins exigeant en ressources financières ?

12.  Murps | 11/06/2008 @ 8:52 Répondre à ce commentaire

D’ailleurs c’est faux :
« Noël au balcon, Paco Rabanne »

Je sors…

Murps

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