Une démission pour publication non-conforme

par Benoît Rittaud.

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L’une des preuves les plus convaincantes du fait que les carbocentristes ont virtuellement perdu, c’est que tout assaut de leur part se retourne à peu près invariablement contre eux. Le dernier exemple en date serait presque comique s’il n’affaiblissait une fois encore la science en général et le processus de revue par les pairs en particulier.
Or donc, il y a quelques mois, Roy Spencer et William Braswell, tous deux de l’université d’Alabama à Huntsville, rédigent un article sur la question des nuages. Ils s’intéressent à la corrélation entre température atmosphérique et couverture nuageuse, et estiment que le lien de causalité entre les deux est plus complexe que ne le prévoit la théorie carbocentriste. Ils soumettent leur article à la revue Remote Sensing, qui le fait lire par trois referees chargés de donner un avis impartial sur le fond scientifique. Ceux-ci font quelques observations, Spencer et Braswell en tiennent compte et soumettent une version révisée. Le comité scientifique de la revue accepte l’article, qui paraît le 25 juillet.
Le 2 septembre, coup de théâtre : dans un éditorial surréaliste, Wolfgang Wagner (université de Vienne), l’éditeur en chef de la revue Remote Sensing, annonce sa démission. Wagner dit avoir été convaincu, après publication de l’article, que ce dernier était scientifiquement incorrect. Il déplore les échos faits à cet article. Il estime que Spencer et Braswell ont prolongé des études antérieures sans citer les objections qui y avaient été apportées, semblant ainsi ignorer indûment les arguments de leurs adversaires. Enfin, il juge que « le comité éditorial a, sans le vouloir, sélectionné trois referees qui partagent probablement certains des avis sceptiques des auteurs ».

Et donc il démissionne.
Étrange.

Les referees n’ont pas été parfaits ? Spencer et Braswell ne tiennent pas compte des critiques et ils ont tout faux selon certains scientifiques ? Pourquoi, alors, ne pas suivre la démarche ordinaire consistant à faire publier un commentaire ? La pratique est courante, et s’il fallait qu’une tête tombe à chaque fois qu’un article publié se révèle incorrect, il ne resterait pas grand monde dans les comités de rédaction des revues scientifiques. (En passant, on aimerait connaître les arguments qui ont convaincu Wagner : il n’en donne aucun, et ne cite qu’un seul article, de Trenberth et al.)
Les médias (américains) ont parlé de cet article climatosceptique ? C’est scandaleux ! Songeons à la prudence des médias lorsque paraît un article carboncentriste : on n’a jamais entendu un journaliste se laisser aller à des excès d’alarmisme sur la banquise arctique, sur la canicule et autres projections catastrophistes. Ce n’est pas leur genre. Que les médias climatosceptiques se souviennent de la tempérance médiatique de l’avant-Copenhague, et qu’ils en prennent de la graine.
Wagner se désole, dans son éditorial, de ce que l’article incriminé a été téléchargé plus de 56 000 fois. (C’est terrible : si les gens se mettent à lire eux-mêmes un article scientifique plutôt que de se fier à des propos de seconde main, où va-t-on ?) Il doit donc se sentir au plus mal depuis quatre jours, car sa démission n’est pas passée inaperçue. En effet, le billet d’Anthony Watts sur le sujet est aussitôt devenu le plus lu de tous les billets publiés sur WordPress dans le monde, toutes catégories confondues. Les billets de Judith Curry et de Roger Pielke Sr. ont fait presque aussi bien en se hissant en 5è et 7è place. Les temps ont décidément bien changé depuis le prix Nobel d’Al Gore…

Soulignons enfin que cette démission ne change rien au statut de l’article de Spencer et Braswell. Celui-ci reste une publication de Remote Sensing. Les choses ne changeront que si le comité de rédaction décide de retirer l’article (une pratique également courante et tout à fait normale). Pour l’instant, nulle réfutation n’en a été publiée, et les auteurs maintiennent leur point de vue. La légitimité de la publication de l’article demeure donc intacte. Une réfutation a été annoncée pour quelques jours (oui, un mois plus tard seulement : les carbocentristes sont très rapides, et leurs referees aussi ; autre bizarrerie : cette réfutation ne paraîtra pas dans Remote Sensing, mais dans GRL). Et contrairement à ce que voudront peut-être croire certains médias carbocentristes, cette réfutation ne mettra pas fin à l’affaire : Spencer et Braswell répondront à leur tour, et ainsi de suite. Le dernier mot n’est pas pour demain, ainsi va la science.

L’éditorial de Wolfgang Wagner .

Une présentation de l’article incriminé, par Roy Spencer lui-même.

L’article lui-même.

Le billet d’Anthony Watts sur le sujet.

Le commentaire de Judith Curry .

Le commentaire de Roger Pielke Sr.

L’effet de l’affaire sur la blogosphère.

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101.  luc | 6/10/2011 @ 15:43 Répondre à ce commentaire

Nobody (#100),
Oui, … et pas tout à fait car personne ne s’en souvient à l’époque moderne sauf des gens très cultivés comme toi. Pour le grand public, tout est à l’emporte pièce.
Je crois qu’on s’est compris et comme le demande Ben on en reste là.

102.  MichelLN35 | 6/10/2011 @ 15:53 Répondre à ce commentaire

Bob (#91),
Nobody (#92), luc (#97),

Je suis entièrement d’accord avec Bob et Nobody. Que Spencer ait besoin d’appuyer son analyse scientifique sur une position « évangélique », comme le signale luc, est une faiblesse de son raisonnement, ou un argument de prosélytisme auprès de son public religieux, mais ne met aucunement en cause la rigueur ou la pertinence, ou non, de son analyse scientifique.

Willis Eschenbach a fait récemment en introduction à un papier sur sa biographie je crois, une excellente définition de la démarche scientifique qui se termine ainsi : Ainsi, la critique est la nature et l’essence même du jeu scientifique. Mais c’est supposé être une critique de mes IDÉES SCIENTIFIQUES, pas une critique de moi, ni de mes qualifications, ni de ma nature personnelle de cow-boy parfois grossier, ni une critique de mon honnêteté, ni une critique de ce que j’ai choisi d’étudier. En vérité ce n’est pas de moi qu’il s’agit.

Et, pour nous « scientifiques », quelles que soient nos options philosophiques ou religieuses, c’est son argumentation scientifique qui doit compter, sans concession aucune aux erreurs scientifiques qu’il pourrait commettre, et qu’il commet probablement. La science n’est jamais « settled ». Le doute sceptique en science doit être permanent, même avec ceux qui, un temps, ont raison.

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