2009, 2010 et 2011

par Benoît Rittaud.

Dans mon article de samedi, j’ai traité des différences entre les anomalies de température déduites du diagramme de Météo France et celles du fichier donné sur le site de l’IPSL (ce dernier se référant explicitement à Météo France). Je m’étais arrêté en 2008 parce que, selon Météo France, avant cette date il y a « cohérence » entre les deux sources. Une divergence dans au moins 25% des données étant, à ce qu’il faut croire, considérée comme acceptable selon les standards de Météo France, on pouvait s’attendre à des surprises pour les années plus récentes (même si ces dernières sont peu nombreuses, le fichier de l’IPSL s’arrêtant en 2011).

Tout d’abord, relisons Météo France :

les données du fichier excel du site cycleducarbone.ipsl.jussieu.fr semblent présenter une ou plusieurs anomalies. L’année 2009 aurait pour valeur de l’indicateur 11.1. La normale de température pour les 30 dernières années est de 12.6 (source MF). Cela en ferait une année froide alors que 2009 se situe au 9eme rang des années les plus chaudes depuis 1900 (http://www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/bilans-climatiques/bilan-2009/bilan-de-lannee-2009). La valeur MF est d’ailleurs de 13° (ce qui fait une différence de 1.9 avec Jussieu).

Le site de Jussieu précise que « les captures d’écran de cette page représentent des données s’arrêtant en 2008 ». Le fichier excel n’a peut être pas été mis à jour comme il est précisé. Pour toutes les années antérieures il y a cohérence.

Commençons par la fin, où MF insinue que ses petits camarades de l’IPSL n’auraient pas fait la mise à jour après 2008. Les intéressés nous disent ceci sur leur page :

EcranIPSL

Cette remarque de l’IPSL est au moins claire sur le fait que les fichiers sont à jour en 2011. Elle est toutefois assez curieuse dans la mesure où les températures à gauche s’arrêtent bel et bien en 2011, et que celles de droite reprennent, elles, un graphique de l’AR4 du GIEC qui date… de 2007. Bref, ces deux captures d’écrans ne sont pas concernés par cette remarque, sans doute cette dernière ne s’applique-t-elle en réalité qu’aux graphiques faits par les élèves, présentés plus loin sur la page (je ne préfère pas examiner ceux-ci de trop près, les rares choses que j’y ai entr’aperçues me donnant déjà le bourdon).

Si je suggère que MF et l’IPSL sont bons camarades, c’est qu’à l’évidence l’IPSL, bien qu’ayant reproduit avec forces « anomalies » le fichier de données de MF, a tout de même probablement eu accès non seulement à ce fichier de données mais aussi à sa matérialisation graphique, puisqu’il lui a été loisible d’en modifier substantiellement la présentation (une année sur dix au lieu d’une année sur trois, années écrites horizontalement et non verticalement, polices de caractères différentes, logo de Météo France déplacé, bâtons grisés pour chaque année multiple de 10…)

TemperaturesFrance

Graphique du Bilan climatique 2011 de MF

GraphiqueMF-varianteIPSL

Graphique de l’IPSL

Bons camarades, donc, à l’évidence, au point que MF n’a apparemment toujours pas jugé bon de déranger l’IPSL pour lui signaler les erreurs de son fichier. (On ne va tout même pas faire des histoires pour des valeurs fausses destinées à des élèves.)

Revenons aux données. À première vue, le fichier de l’IPSL ne montre rien de particulier pour les années récentes :

IPSL2008-2011

Pourtant, à y regarder de plus près, il y a une petite surprise, qui s’est révélée par le hasard de calculs qui ont eu le bon goût de considérer les nombres et non la manière dont ils apparaissent à l’écran. Car pour les trois dernières années, l’IPSL dispose en fait de valeurs plus fines, que l’on peut faire apparaître en augmentant la précision de chaque cellule :

IPSL2008-2011Précis

Comme on le voit, les années 2009, 2010 et 2011 disposent de décimales supplémentaires. Celles-ci sont visiblement toutes égales à 3 à partir d’un certain moment. Or il n’y a qu’un seul moyen simple d’obtenir un nombre avec une infinité de 3 après la virgule : c’est de faire une division par 3, ou plus généralement par un nombre de la forme 3×2m×5n. (Ces structures de décimales liées à des systèmes de numération sont justement l’un de mes sujets de recherche en mathématiques, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour ce sujet aurait à voir avec le climat. Décidément, tout mène au réchauffement climatique.)

Un exemple de nombre de la forme 3×2m×5n ? Au hasard : 30. Comme dans « Écart calculé à partir d’un indicateur thermique constitué de la moyenne de la température annuelle de 30 stations métropolitaines » (ou, si vous préférez : « Écart calculé à partir de la moyenne de la température mensuelle (sic) de 30 stations »). Il est donc fort possible que les valeurs de l’IPSL pour les années 2009, 2010 et 2011 résultent d’un calcul (ou de la recopie d’un calcul), contrairement aux années antérieures.

À présent, voyons ce que dit le graphique de MF. Selon ce que j’ai pu en reconstituer (cf. mon article de samedi), les anomalies sont les suivantes :

2009 : +0,83°

2010 : -0,27°

2011 : +1,46°

D’après le maigre fichier Excel que j’ai obtenu de MF, la température de référence (dite « normale ») est de 12,6°.

FichierExcel

J’ai donc bêtement cru pouvoir en déduire les valeurs de la température selon le graphique de MF :

2009 : 0,83+12,6 = 13,43°

2010 : -0,27+12,6 = 12,33°

2011 : 1,46+12,6 = 14,06°.

Si si, c’était bête. J’ai pu m’en rendre compte avec ce morceau de courrier :

2009 se situe au 9eme rang des années les plus chaudes depuis 1900 (http://www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/bilans-climatiques/bilan-2009/bilan-de-lannee-2009). La valeur MF est d’ailleurs de 13° (ce qui fait une différence de 1.9 avec Jussieu).

Comme 13,43° est bien au-dessus des 13° annoncés, il a fallu chercher l’origine de l’écart. C’est tout à fait par hasard que j’ai trouvé la solution : figurez-vous que la température « normale » évoquée par MF dans le fichier précédent n’est pas calculée de la même façon que celle sur le diagramme de son Bilan climatique 2011. Je m’en suis rendu compte en tombant sur l’un des courriers de MF, reçu après celui du fichier ci-dessus, courrier qui précise que la température « normale » du fichier Excel précédent est la moyenne 1981-2010 (au lieu de 1971-2000 pour le diagramme).

Les employés de MF voudraient s’emmêler les crayons qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Ce procédé qui consiste à modifier la moyenne de référence au fil du temps est d’autant moins défendable que le diagramme de MF accorde une place visuelle prépondérante (et excessive) à cette moyenne. Le propre d’un étalon de référence étant… de faire référence, je ne vois rigoureusement aucune justification possible à une telle modification, en tout cas je regarde comme anormal que MF ne me l’ait pas signalée au moment de son envoi du fichier Excel précédent.

À partir des données extraites du diagramme de MF, l’écart entre l’étalon 1971-2000 et l’étalon 1981-2010 s’élève à… 0,43°. Bingo ! Décidément, mes yeux ne m’ont pas menti, puisqu’en retranchant 0,43° de 13,43°, on obtient bien les 13° pour 2009 annoncé par MF. Revoici donc les évaluations tirées du diagramme, en tenant compte de ces satanés 0,43° :

2009 : 13,00°

2010 : 11,90°

2011 : 13,63°

L’IPSL, quant à lui, propose :

2009 : 11,09°

2010 : 11,59°

2011 : 13,39°

Pour l’ensemble des données de 1901 à 2011, le podium des années de plus forte divergence entre MF et l’IPSL est donc composé des années… les plus récentes. Médaille d’or haut la main : 2009, avec ses 1,91° d’écart. Médaille d’argent : l’année 2010 et ses 0,31°. Médaille de bronze : 2011 avec 0,24°. À comparer à la tendance séculaire de +1,18° pour la France métropolitaine sur la période 1901-2011 du diagramme de MF…

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5 Comments     Poster votre commentaire »

1.  J.-P. Palut | 24/10/2014 @ 17:31 Répondre à ce commentaire

Complément d’information :
Météo France a continué d’établir (et de communiquer de manière apparemment très restreinte) son graphique présentant le bilan climatique annuel au moins jusqu’à l’année 2012 incluse.
Un graphique présentant les températures moyennes annuelles de 1900 à 2012 sous forme de l’écart par rapport à la moyenne 1981-2010 peut être consulté à l’adresse suivante :
http://www.alertes-meteo.com/s…..m2012.html
et :
http://www.alertes-meteo.com/s…..0-2012.jpg
Je considère qu’il serait normal – et même de son devoir – que Météo France communique publiquement sur son site Internet ce bilan au début de chaque année.
Un bon exemple positif est celui du service allemand qui publie des moyennes mensuelles (et saisonnières et annuelles) – remontant à 1761- pour son territoire national qui sont constamment mises à jour sur Wikipedia :
http://de.wikipedia.org/wiki/Z…..1_bis_1990
Enfin, il est possible de suppléer aux insuffisances de Météo France de la manière suivante :
Sur ce site de l’administration américaine (http://www.esrl.noaa.gov/psd/c.....series1.pl) on peut découper une zone géographique rectangulaire correspondant approximativement au territoire français et obtenir une série de moyennes mensuelles ou saisonnières à jour au mois près et remontant jusqu’en 1948.
En sauvegardant l’adresse du résultat obtenu, il est possible de répéter très facilement l’opération ultérieurement.
A titre d’exemple, voir :
http://www.esrl.noaa.gov/psd/c…..Timeseries
Un bon moyen d’utiliser les données obtenues est de calculer l’écart de chaque mois par rapport à la moyenne d’une période de référence (par exemple 1981-2010) et de calculer (et représenter) la moyenne glissante de cet écart sur 11 ou 13 mois afin de bien montrer visuellement l’évolution à court terme.
A noter que le résultats obtenus semblent correspondre à des données brutes et n’avoir été l’objet d’aucune homogénéisation.

2.  Nicias | 24/10/2014 @ 17:59 Répondre à ce commentaire

La base 1981-2010 est celle recommandée par l'OMM et celle utile pour les client de MF comme par exemple RTE qui doit faire des prévisions de demande d'électricité.
Parfois on doit en utiliser une autre pour la propagande climatique. La NOAA utilise comme base la moyenne du 20ème siècle, le GISS 1951-1980. Chacun fait comme il veut.

Ici, le plus probable est que c'est le changement de base précisément en mai 2012 (avant MF utilisait 1971-2000) qui sème la confusion.

3.  Bob | 24/10/2014 @ 18:44 Répondre à ce commentaire

Nicias (#2),

le GISS 1951-1980

En effet. La période la plus froide, ce qui donne les « anomalies » les plus élevées.
C’est surement un hasard, ce choix de la part du GISS…

4.  phi | 24/10/2014 @ 20:17 Répondre à ce commentaire

J.-P. Palut (#1),

A noter que le résultats obtenus semblent correspondre à des données brutes et n’avoir été l’objet d’aucune homogénéisation.

Intéressant et en effet :

5.  phi | 25/10/2014 @ 10:37 Répondre à ce commentaire

Précisions. Ces données de la NOAA (42.5 à 50 N, -2.5 à 7.5 E) sont issues « réanalyses ». Cela signifie qu’il ne s’agit en aucun cas de valeurs brutes. Vu le comportement, on peut juste supposer que les données de températures sous-jacentes ne sont pas homogénéisées.